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3 août 2014 7 03 /08 /août /2014 20:51

Fiche_Lectures_vagabondes-copie-1.jpgParution : 16 octobre 2014

Dans ce recueil, le lecteur est convié à un voyage au pays de la belle écriture en compagnie de mousquetaires au grand style. C’est aussi la redécouverte d’un paysage littéraire disparu où chaque écrivain exprime son terroir intime avec panache. Les Hussards et leurs descendants y tiennent une place de choix avec d’autres familles, tous partisans du livre qui n’endoctrine pas.

Préfacé par Jérôme Leroy

 

Edition La Thébaïde
Emmanuel Bluteau
8 bis, bd de l’Ouest - 93340 Le Raincy
Tél. 06 84 11 47 39
editionslathebaide@orange.fr

L’auteur

Thomas Morales vient de fêter ses 40 ans. Journaliste, critique, écrivain, il a beaucoup écrit durant toutes ces années. Des articles par centaines, des dossiers de presse plus qu’il n’en faut, des livres aussi. Sur la littérature, la mode, l’auto, le cinéma, dans d’éphémères revues ou de vieilles maisons, il a traîné son humeur vagabonde. Vénère les stylistes en littérature comme ailleurs et leur dédie ce livre.

• Prix public : 18 euros
• Broché / 12 x 20,5 cm
• 256 pages
• ISBN 978-2-9539602-8-0

Extrait

spleen en locale...

C’était donc ça la presse. Une route bordée de fougères givrées. L’envol d’une buse à la naissance d’un pare-brise. Un chevreuil téméraire voulant goûter l’acier d’une antique Renault. Une nature âpre, un sentiment d’abandon et ce silence assourdissant de l’automne pour seule compagne. Au volant d’une voiture sans âge bariolée aux couleurs du journal, sautillant de hameaux en lieux-dits, de fermes abandonnées en salles des fêtes enfumées, de rêveries en désillusions, le métier rentrait dans nos fortes têtes, papier après papier, feuillet après feuillet. On comptait les signes comme une délivrance. On voulait exister à tout prix. On pigeait vite. On parlait mal. On avait toujours faim. On buvait sec. On ne baisait pas assez. A vingt ans, on ne baise jamais assez et on lit toujours trop. Ici, le journaliste était un touche-à-tout. Le mot spécialiste était banni.

Nous n’avions pas de pré-carré, le tout-venant faisait notre bonheur, notre honneur aussi. Stakhanovistes de la copie, nous enchaînions les rounds jusqu’au bouclage. La journée type n’existait pas. Le matin, nous partions interviewer un paysan, à l’apéro, nous prenions une anisette avec le directeur d’une menuiserie en faillite, dans l’après-midi, un piquet de grève attendait sa photo, sa reconnaissance publique, officielle et, le soir, un conseil municipal houleux berçait notre fatigue. L’écriture était notre fardeau, l’actualité, notre pain quotidien. Le génie n’avait pas sa place dans les bureaux confinés d’une locale. Ça sentait l’encaustique, la province endormie, les sandwichs rassis, les vies au ralenti. Les pointes de nos Bic perdaient de leur fiel au fil des jours, des semaines. Nos ego démesurés s’effritaient sur l’établi de la réalité. Nous commencions à douter. Avions-nous eu raison de tout abandonner pour ce destin-là? Pour raconter la vie des autres, ne surtout pas la déformer, simplement témoigner de leur vérité. Le lecteur n’était pas un être diffus, une ligne impersonnelle du service «abonnement», c’était un voisin, un commerçant, une vieille institutrice, un copain de rugby, une adolescente jadis aimée. Le lecteur, c’était nous. Alors, à chaque mot, à chaque formule, à chaque titre, nous prenions le risque de blesser, de complaire ou pire, de tromper. Nous étions si loin d’un Paris fantasmé où la gloire se gagne à l’ombre des rotatives. Nous roulions sur une départementale. Toujours seul. Les paysages défilaient plus vite que nos ambitions. On se disait : «à quoi bon?» On se pensait inutile. Et nous repartions chaque matin de l’année à la chasse à l’information avec tout ce que ça comporte de dérisoire et de merveilleux. Les mêmes histoires de villages partout, de passions rentrées, des clochemerles, risibles, pathétiques, et ces centaines d’hommes ni meilleurs, ni plus mauvais qu’ailleurs, rencontrés au cul de la R5, sur un marché, au pied du monument aux morts, à la buvette d’un comice agricole, improbables endroits d’une France éternelle. Nous écoutions sans plaisir leurs plaintes, leurs ressentiments, leurs jalousies hérités de leurs pères, de leurs grands-pères. Des souffrances sociales aux faits divers sordides, le monde nous offrait sa face sombre, à nous d’en faire un article de trois mille signes avec l’espoir secret d’y déposer quelques bribes de littérature. Derrière ce magma répugnant, nous étions attendus comme le dernier recours. Nous, pécheurs impénitents, avions pour mission d’aider nos prochains, de faire avancer un dossier, de soulever une affaire, de porter la voix de ceux qui n’ont plus rien. Chevaliers pouilleux de l’écriture, perdus dans ces lointaines campagnes, nous résistions à notre façon. Quand le moral tombait à pic, un reportage, minuscule, éphémère, admirable nous redonnait la foi. Qui n’a pas vu une classe unique ne connaît rien de la beauté fugace des destins croisés. Une dizaine d’enfants jouant sous un préau, loin de tout, loin d’une société normée, calibrée, froide comme un graphique et un maître conscient de son impossible tâche, apprendre à lire, à compter, à écrire dans ces conditions-là.


Seul dans sa voiture, le localier mûrissait ses phrases, il n’avait pas le droit de décevoir. Le lendemain, tout le département lirait ses mots. Alors, il cherchait un titre au soleil couchant, il voulait faire partager son émotion, son indignation d’une fermeture administrative, son rédacteur en chef se méfiait de son lyrisme, il tenterait malgré tout de défendre cette classe-là. Ce serait sa gloire à lui. Et puis, tard dans la nuit, rassasié par cette journée, il penserait au roman qu’il écrirait un jour.

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Published by automobi - dans Livres-Films-TV
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